Un officier orléanais à la Grande Armée : Maurice de Tascher (1786-1813)


Quatrième campagne : Espagne, 1808

 

Dans l'espoir de rejoindre son ami Saint-Hilaire, alias Sainvilliers, Maurice de Tascher demande son affectation à l'armée du Portugal. Le 19 février 1808, il quitte Orléans pour Bayonne où il arrive le 28. Le 2 mars, il entre en Espagne et se dirige vers Burgos, puis Valladolid. Au cours de son voyage, ce qui frappe d'abord notre touriste malgré lui est la saleté des Espagnols qu'il qualifie de révoltante, le pays lui semblant, sous ce rapport, de deux siècles en arrière du nôtre.

Et puis, il constate une grande affectation extérieure de la religion et un mépris intérieur de son esprit et de ses maximes. Il ajoute que la corruption du clergé est horrible et que la religion est défigurée par la superstition et dégradée par le fanatisme.

Enfin, il note que l'esprit des Espagnols se montre de plus en plus mal disposé en notre faveur et se prononce avec énergie : Ce peuple est-il insolent et cruel ? Non ! il est fier et vindicatif, a l'esprit national et il est opprimé.

Il faut dire que l'armée française, dont le but était de se rendre au Portugal, traversait l'Espagne, pays officiellement allié, en se comportant comme dans un pays conquis.

Le 12 mars, Maurice rejoint, à Valladolid, le général en chef Dupont de l'Étang, commandant le 2e corps d'armée dit "d'observation de la Gironde", et le général de division Frésia, sous les ordres duquel est placé le 2e escadron de marche de cavalerie légère dont Maurice de Tascher a le commandement, comprenant des détachements de dragons, chasseurs à cheval et hussards, soit 335 sabres.

A la date du 13, Maurice note un curieux fait divers : Il y a eu aujourd'hui à Valladolid grande manœuvre et exercice à feu qui a coûté la vie au général Mahler, tué par une baguette de fusil.

A l'époque, le fusil est encore le modèle 1777 se chargeant par le canon : le fantassin bourre la poudre, puis le papier de la cartouche qui la contenait, avec la balle de plomb en cas de tir réel, à l'aide d'une baguette d'acier. Or, il se trouve que, le jour de l'exercice commandé par le général de brigade Mahler, un jeune soldat avait oublié sa baguette dans le canon de son arme : le coup de feu "à blanc" projeta violemment la baguette qui vint traverser le crâne du général.

Le corps d'armée de Dupont se dirige sur Madrid où il rejoint, le 29 mars, le prince Murat et la Garde Impériale. C'est là que parvient une mauvaise nouvelle à Maurice : la mort de son frère Frédéric.

Et je ne puis avoir un moment de solitude, un moment pour pleurer ! confie-t-il à son carnet de notes. Car il vient d'être nommé adjudant-major du 2e régiment provisoire de chasseurs dans lequel ont été versés les détachements qu'il a conduits à Madrid. Il est donc chargé de toutes les questions administratives du régiment, de son logement, de sa répartition sur le terrain. Le 10 avril, le corps d'armée de Dupont parade devant Murat, avant de quitter Madrid au milieu d'une population agitée et méfiante. Maurice écrit : Des yeux inquiets semblent nous dire : que nous veux-tu ? à qui en veux-tu ? Les nôtres répondent : ne cachez-vous point un poignard sous ce long manteau ? De telles dispositions ne sont pas faites pour répandre beaucoup d'harmonie dans nos rapports réciproques.

Lieutenant adjudant-major au 12e chasseurs à cheval

Le corps d'armée de Dupont doit rejoindre Cadix. Il y parviendra, mais pas dans les conditions prévues...

A Tolède, un vol considérable est commis par des chasseurs du 1er régiment. Le butin est estimé à dix ou douze mille francs or. Plusieurs hommes sont arrêtés et Dupont exige un exemple. Une commission militaire est réunie le 1er mai. Maurice de Tascher est désigné comme rapporteur. Il vit cette tâche comme un drame personnel. Un chasseur est en effet condamné à mort. Si Maurice est peu disert dans ses notes à ce sujet, nous connaissons une lettre pathétique envoyée à son frère aîné où il confie :

Je viens de remplir le dernier et le plus cruel devoir, celui de lire sa sentence dans la prison. C'est là aussi que j'ai eu besoin de rassembler toutes les forces de mon âme. Elles ont failli m'abandonner. Ne pouvant plus sauver son corps, j'ai rempli, pour sauver son âme, tous les devoirs d'homme et de chrétien. Cela a bien diminué le poids qui m'accablait. Je l'ai déterminé à demander un prêtre et le lui ai amené. Mais comme celui-ci ne savait pas le français, guère le latin, c'est moi qui ai exhorté le patient et jamais je ne me suis senti tant d'éloquence.

Le 4 mai, le chasseur est fusillé.

Pendant ce temps, à Madrid, se déroulent les événements tragiques immortalisés par Goya : la révolte du "Dos de mayo" et la répression du "Tres de mayo". Entre l'armée de la France de Napoléon et le peuple de l'Espagne du nouveau roi imposé Joseph Bonaparte, c'est la guerre ouverte.

Nous sommes toujours sur un volcan, avoue Maurice. Nos soldats, en passant à côté d'un habitant, croient toujours sentir, dans le dos, le froid de l'acier.

Mais il se console en rencontrant fréquemment son cher ami Saint-Hilaire.

Le 6 juin, Maurice arrive devant Valdepeñas, dont l'alcade refuse l'entrée aux troupes françaises. En qualité d'adjudant-major, Maurice est chargé de la négociation pour le logement de ses chasseurs, en vain. Le tocsin sonne, les habitants s'arment. Le général Liger-Belair décide l'attaque des barricades par la cavalerie de sa division. Rien n'est plus terrible qu'un combat de rues. Maurice de Tascher se voit confier la tête d'une colonne devant pénétrer dans les maisons et y mettre le feu, ce qui fut exécuté ; toutes les maisons qu'on enfonçait étaient sur-le-champ livrées aux flammes et ceux qu'elles renfermaient étaient égorgés.

Le combat s'éternise, de 9 h du matin à 6 h du soir. Maurice se retrouve alors seul sur la place de l'église : Tous les balcons, toutes les entrées de rues, l'église et le clocher sont couverts d'hommes, de femmes, d'enfants, et trois cents fusils sont dirigés sur moi. [...] Les deux bras croisés, affectant la plus grande sécurité, et sentant que le sang-froid seul pouvait sauver ma vie, j'attendais la décision de mon sort.

L'alcade l'entraîne dans une maison et, enfin, décide de rendre la ville, face à l'incendie et à la fusillade grandissante. Sur ses états de service conservés aux archives de la Guerre, à Vincennes, Maurice de Tascher est signalé avoir été blessé d'un coup de feu au côté lors de cette affaire ; or, il note : Les balles respectèrent ma personne et se contentèrent de percer mes habits. [...] Une balle tirée d'une fenêtre presqu'à bout portant me coupa sur les reins mon surtout et mon pantalon, une autre traversa ma selle entre mes cuisses. Il ne parle pas de blessure. Quoiqu'il en soit, le rapport du général Liger-Belair à Murat précise que le lieutenant Tascher s'est particulièrement distingué. Le lendemain, il revoit avec horreur les maison en cendres, les femmes, les enfants, les animaux égorgés sous leurs débris, des paysans, des soldats, des chevaux étendus çà et là dans les rues !

Combat de rue en Espagne

Le même jour, Maurice note que l'hôpital français a été attaqué par des furieux des villages voisins. L'officier d'infanterie commandant l'hôpital a été coupé en quatre et mis dans une chaudière. Ma plume se refuse à retracer d'autres horreurs. L'hôpital nage dans le sang.

Et pourtant, il s'efforce de tenter de comprendre ces réactions des Espagnols : Comme ils doivent nous exécrer ! Grand Dieu ! Que de malédictions ils doivent appeler sur nos têtes !

Le 26 juin, la division du général Liger-Belair, auprès de qui Maurice fait désormais le service d'aide de camp, attaque le défilé de Paso del Perro. Avant d'enlever cette position, nous avons, avec une lunette, distingué sur un rocher un prêtre en habits sacerdotaux exhortant les combattants. [...] L'amour de la religion et de la patrie luttant de tous leurs efforts contre l'ambition, certes, le plus beau rôle n'est pas pour nous !

Le 29, la division Liger-Belair arrive à Bailén. On s'attend à être attaqués par un corps espagnol et anglais venant de Grenade. Il quitte le général Liger-Belair pour rejoindre son régiment. Quant au général Dupont, il est arrivé à Cordoue qui est pillée par ses troupes. La cathédrale et les vases sacrés n'ont point été épargnés, ce qui nous fait regarder avec horreur par les Espagnols car ils disent hautement qu'ils aiment mieux qu'on viole leurs femmes que leurs églises ! Au reste, on a fait l'un et l'autre !

C'est l'hallali pour les troupes de Dupont, encerclées par l'armée régulière espagnole. La bataille décisive a lieu le 19 juillet, autour de Bailén. Maurice de Tascher a un cheval tué sous lui ; le chasseur Garnier, un Orléanais, lui donne son cheval. Une balle perce son manteau qu'il a roulé autour du buste, en guise de protection, et traverse le major du régiment, placé à sa gauche. Maurice le venge en tuant de sa main le colonel du régiment d'infanterie de Malaga. Du 2e régiment provisoire de cavalerie légère, il ne reste que deux officiers : de Labarrière et de Tascher. Les pertes françaises sont énormes. Le général Dupont de l'Étang, blessé lui aussi, est contraint de capituler : c'est la première capitulation d'une armée impériale.

Le 23 juillet 1808, le corps d'armée de Dupont défile devant ses vainqueurs et dépose les armes. Je dévore des larmes de honte et de fureur, écrit Maurice qui, en tant qu'officier, est autorisé à conserver son sabre. Puis, avec ses malheureux camarades, il est dirigé sur Cadix, protégé de la fureur populaire par les troupes espagnoles qui doivent parfois faire le coup de sabre contre la populace. Au cours de cette marche pénible, Maurice reçoit un compliment d'une jeune fille qui (lui) dit galamment que (sa) tête ornerait très bien le devant de sa porte.

Le 13 août, les prisonniers parviennent à Santa-Maria, face à Cadix, pour être embarqués. Ils sont victimes de l'acharnement du peuple. Maurice est particulièrement visé, voici pourquoi :

J'avais acheté à Andujar une étoffe grise, fort légère, et m'en étais fait faire un pantalon. Le hasard voulut que cette étoffe fut précisément celle qui servait à l'habillement de plusieurs couvents de femmes, de sorte que, dans le tumulte de Santa-Maria, plusieurs Espagnols s'acharnèrent de préférence sur moi en criant : A mort, à mort, il a violé les religieuses ! il porte leurs dépouilles !

Il échappe de peu au lynchage du peuple, mais aussi de l'équipage espagnol du premier vaisseau à bord duquel il est monté. De vaisseau en ponton, de geôle en prison, Maurice est séquestré à Cadix jusqu'au 5 septembre. Il est ensuite embarqué sur un petit bâtiment sarde, le Saint-Georges, avec 157 compagnons, alors que le bateau est conçu pour 50 hommes d'équipage. La traversée est pénible : promiscuité, faim et soif, mal de mer. Le 21 septembre, le bateau entre dans la rade de Toulon.

Ma première et ma plus douce sensation dans la rade de Toulon fut celle d'un morceau de pain frais et d'un verre d'eau pure, confesse Maurice. C'est alors la quarantaine, tant sanitaire que morale, car l'armée de Dupont est suspectée de lâcheté. Maurice voit, vivement ému, le général Dupont emmené en prison ; il y restera jusqu'à la chute de l'Empire, sans jugement. Pendant toutes ces épreuves, Maurice n'a cessé de penser à ses parents, à sa famille, à sa chienne polonaise abandonnée en Espagne, et à Wilhelmine...

 

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Premières campagnes : Allemagne et Prusse

Troisième campagne : Pologne, 1807

Cinquième campagne : Autriche, 1809

Sixième campagne : Russie, 1812

Épilogue

 


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