Un officier orléanais à la Grande Armée : Maurice de Tascher (1786-1813)


Première et deuxième campagnes :
Allemagne et Prusse, 1806

 

Le 21 juillet 1806, le sous-lieutenant Maurice de Tascher quitte le dépôt du 8e régiment de hussards, à Sélestat, pour rejoindre les escadrons de guerre qui ont participé à la campagne d'Allemagne, laquelle s'est achevée par la victoire d'Austerlitz, le 2 décembre 1805. Le 26, il passe la frontière près de Strasbourg. Il note :

J'entre pour la première fois en campagne. Une nouvelle carrière s'ouvre devant moi. Il me semble que je ne fais que de commencer à vivre.

Le 29, à Pforzheim, il est logé chez un ministre mais dans un lit plein de punaises ! Bientôt, les logements seront plus précaires. Le 4 août, près d'Ulm, Maurice couche dans une cage à poulets en bois, au milieu de ses hussards étendus dans la paille.

Je voudrais pour beaucoup que maman pût me voir, écrit-il ce soir-là.

Sous-lieutenant au 8e hussards (1806)

Le jeune officier prend soin d'étudier les mœurs des habitants et l'architecture des villages qu'il traverse. Dès qu'il vient à passer près d'un ancien champ de bataille, il prend quelques instants pour le visiter. Sa sensibilité transparaît dans ses notes à ce sujet :

J'ai vu partout des vestiges récents. Les faubourgs (d'Ulm) sont couverts de décombres, la plupart des maisons recrépies et couvertes à neuf, les villages ravagés, tout atteste encore les ravages de la guerre. Vraiment, le militaire un peu sensible a besoin d'être enivré par l'enthousiasme de la gloire, sans cela son âme serait flétrie par les horreurs qu'entraîne après soi cette belle chimère. Les malheureux villages, surtout, qui, tour à tour, ont été pillés par les deux partis, en offrent partout des exemples pénibles.

Le 17 août, à Haidenburg, il trouve son régiment. Trois jours après, il manœuvre pour la première fois avec tous les escadrons. Le 11 septembre, à Payerbach, a lieu une nouvelle manœuvre, en présence du maréchal Soult. Maurice est ensuite reçu en privé par le maréchal.

Son Excellence m'a honoré d'une réception très gracieuse et, après diverses questions, m'a demandé si j'avais quelque désir ou quelque demande particulière à faire. Je lui ai répondu que je n'avais rien à désirer que la continuation de ses bontés et puis j'ai tiré ma révérence.

Puis, le régiment se met en marche vers la frontière de Prusse.

Ah ! Messieurs de la Prusse, nous allons donc vous voir de près ! s'exclame Maurice.

Carte de la campagne de Prusse

Le 7 octobre, le corps d'armée du maréchal Soult entre en Prusse et occupe Bayreuth. Le 12 octobre, les corps de Soult, Bernadotte, Murat et Ney font leur jonction, près de Géra. L'Empereur arrive avec sa Garde. La bataille décisive approche :

Voici une des époques importantes de ma vie : dans peu d'heures, il fera jour ; dans peu d'heures, commencera une affaire générale et terrible, sans doute ; dans peu d'heures, peut-être... à la garde de Dieu !

Maurice de Tascher écrira sa prochaine note de la main gauche, à l'ambulance d'Iéna, le 14 octobre :

À vingt ans, estropié ! Quel spectacle d'horreur ! Je marche dans le sang ! Je suis environné de mourants et j'ose me plaindre.

C'est un mois après seulement qu'il pourra décrire le moment où il reçut sa première blessure :

Je fus d'abord assez heureux : j'avais reçu une balle dans ma pelisse et plusieurs coups de sabre sans être blessé ; un seul, sur le poignet, avait légèrement fait couler mon sang ; mais, au moment où je me battais avec un dragon, je fus pris à gauche et par derrière par deux autres, dont l'un me coupa la moitié du poignet en même temps que l'autre me porta sur le cou un coup de sabre qui, portant du plat, fut si violent qu'il me renversa ; je voulus me rattraper à la selle : elle tourna. Alors, me trouvant à pied, perdant beaucoup de sang et hors d'état de tenir mon sabre, il me fallut bien me retirer.

Le 8e hussards avait eu, à la bataille d'Iéna, treize tués et quatre-vingt-trois blessés, dont le colonel Laborde.

Le baptême du feu fut donc douloureux pour notre jeune orléanais qui se trouvait confronté aux horreurs de la guerre :

Je n'oublierai jamais le spectacle affreux de trois hommes que je vis tuer du même boulet. J'en approchais un qui avait les deux cuisses cassées et qui disait : "Je n'ai presque rien ; si je pouvais seulement me lever, je m'écrierais : Vive l'Empereur !" J'ai vu un soldat blessé se couper la gorge lui-même ; un autre, mourant, se traîner sur le corps d'un de ses camarades mort, ouvrir son sac et le fouiller. Les mourants saisis du tétanos offraient un spectacle hideux. [...] La ville est en flammes d'un côté, livrée au pillage de l'autre ; le sang ruisselle dans les rues. Je ne crois pas que l'on puisse rien voir de plus horrible que la grande église : les mourants y sont entassés sur les morts, étendus pêle-mêle sur la pierre ; des monceaux de bras, de jambes sont à côté de la chaise chirurgicale. Quel spectacle pour celui qui attend son tour ! [...] Pauvres parents ! Ils sont plus à plaindre de leur inquiétude que moi de ma blessure ; leur tendresse les fait plus souffrir que moi. Et toi, Sainvilliers *, comme tu te désoles, sans doute, de n'être pas ici ! Pour moi, me voilà blessé et je souffre, il est vrai, mais je souffre pour ma patrie et c'est à la bataille d'léna que j'ai été blessé ; cette idée me console.

* C'est ainsi qu'il surnomme son ami d'enfance Casimir  Prouvensal de Saint-Hilaire, sous-lieutenant au 5e hussards.

Un wurst", système de transport du service de santé

Les officiers blessés du 8e hussards sont transportés à Leipzig, le 11 novembre. Maurice est logé, pendant sa convalescence, chez un avocat du nom de Loetze. Il semble qu'il y noue une idylle avec la fille de son hôte, Wilhelmine, entreprise qu'il évoque à demi-mot :

Je tache de mettre à profit les loisirs d'une longue convalescence en apprenant l'allemand. Je ne puis avoir de maître plus aimable que W... mais cela ne contribue pas beaucoup à mes progrès, car souvent je m'occupe plus du maître que de la leçon.

Mais le prénom de Wilhelmine, figuré ici par sa seule initiale, reviendra par la suite souvent dans les pensées que le jeune officier transcrira sur le papier. Le 19 mars 1807, il est toujours à Leipzig et dîne chez le prince-régnant d'Isembourg. La veille, il avait appris sa nomination au grade de lieutenant et son affectation au 12e régiment de chasseurs à cheval.


12e chasseurs à cheval

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Troisième campagne : Pologne, 1807

Quatrième campagne : Espagne, 1808

Cinquième campagne : Autriche, 1809

Sixième campagne : Russie, 1812

Épilogue

 


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