Figurines Témoins de l'Histoire
 

MA PASSION DE FIGURINISTE

par Jean-Claude Colrat

 

Dans mon enfance (dans les années 1950) une fréquente promenade dominicale en famille nous amenait dans la Rue de la République à Orléans, pour aller au siège du journal "La République du Centre" qui affichait les résultats sportifs (pour les jeunes je signale qu'il n'y a avait pas encore de TV ni de radio locale...). Dans cette rue, il y avait aussi le magasin "Le Tourisme". Ce magasin vendait des souvenirs et aussi des jouets. Mais dans sa vitrine, quelque chose attirait immanquablement mon regard : de magnifiques soldats de plomb brandissant des drapeaux multicolores. On m'avait dit que ce n'étaient pas des jouets et que cela coûtait très cher. N'empêche : je me disais qu'un jour j'aurai assez d'argent pour en acheter !

De plus j'étais passionné dès l'enfance par l'Histoire... Je me souviens avec émotion des livres de l'école primaire dans lesquels nous avions, pleine page, d’extraordinaires scènes en couleurs où sainte Blandine était encornée par un taureau, tandis que le Grand Ferré tuait moult Angloys avec sa hache, que le Chevalier Bayard tançait vertement le Connétable de Bourbon mourant, que la carcasse de Turenne tremblait devant des amoncellements de cadavres, que les neiges de Russie tombaient sur une grande armée de spectres… enfin, beaucoup de choses fort réjouissantes qui renforcèrent  néanmoins mon amour pour l’Histoire. 

Avec mes camarades, je jouais avec de petits indiens et cow-boys en plastique. Mais j'avais une autre passion, le découpage. Je découpais des séries de petits soldats de carton, spahis, zouaves, turcos, etc. Hélas, tous ont fini à la poubelle alors que de tels soldats de carton valent maintenant une fortune. Puis je me mis à fabriquer des marionnettes car cela aussi coûtait trop cher à acheter. Je modelais des têtes de Guignol, de Gnafron, de gendarme, etc., en pâte à modeler que je recouvrais de petits morceaux de papier hygiénique plongés dans de la colle liquide. Une fois durcie, la surface se prêtait admirablement à la peinture à la gouache ensuite vernie. Maman fabriquait les gaines de manipulation en tissu et Papa m'avait construit un petit castelet en contre-plaqué.

Tout cela allait déboucher sur un projet né dans les années soixante mais dont l'inspiration ne me revient pas en mémoire. Peut-être tout simplement l'influence de l'univers musical dans lequel j'étais immergé au début des années 60, l'harmonie municipale où je jouais de la clarinette et le petit groupe de rock des "Rapaces" créé avec une poignée de camarades... En bricolant également des personnages de bric et de broc, je voulais réaliser un orchestre de jazz miniature !

Je commençai par un clarinettiste. Une balle de ping-pong pour la tête posée sur un bouchon de liège figurant le corps, des bras et des jambes en carton, une allumette terminée par une punaise et entourée de fils à coudre noir pour donner du volume à l'instrument, donnèrent naissance à ce premier musicien. Il allait être rejoint par d'autres, trompettistes, trombones, saxos, guitaristes, batteur, et même un pianiste avec piano à queue en balsa, et encore deux chanteurs. Ce big band allait-il avoir un public ? Oui.

En octobre 1964 fut organisé à Orléans, au profit des orphelins de la police nationale, un "salon du bricolage et des arts libres". Je me retrouvais ainsi à la salle des fêtes d'Orléans, entre une maquette géante d'un navire militaire et une série de petits chevaux en moleskine. Il y avait de tout dans ce salon, des maquettes en allumettes, des abat-jour en fleurs séchées, une maquette d'église illuminée, un cirque miniature… Je remportais le premier prix de la catégorie juniors et une photo de mon orchestre paraissait dans La République du Centre.

Mon mini-big-band de jazz (Photo La République du Centre, octobre 1964)

Le succès de cette manifestation laissait espérer une deuxième édition et je projetais un nouveau chef d'œuvre pour l'année suivante. Je pensais réaliser un diorama présentant une scène de bataille du Premier Empire avec des personnages plus petits. Mais il n'y eut jamais de nouveau salon… Cependant, je mis au point une nouvelle technique de fabrication de "figurines" : petite tête en pâte à modeler recouvert de papier hygiénique encollé comme pour mes marionnettes, petit cylindre en carton aplati pour le buste, bras et jambes en plusieurs épaisseurs de carton pour donner la forme. J'allais faire une cinquantaine de personnages de ce type dont il ne reste plus rien. Bientôt je réalisais les personnages entièrement en pâte à modeler et papier toilette. De ceux-là, il me reste trois survivants : notamment le hussard ci-dessous.

 

L'une de mes premières figurines : un hussard du 7e régiment

Ce qui me manquait le plus était la documentation. J'utilisais ce que l'hebdomadaire "Pilote" faisait paraître de manière géniale sous le titre de "Pilotorama", une double page couleurs présentant de temps à autres des scènes historiques avec des détails sur les costumes et uniformes. J'avais trouvé un dictionnaire du costume à la bibliothèque municipale.

Un soir d'avril 1968, alors que je rentrais du bureau où je travaillais depuis quelques semaines, je descendais la Rép' et, en passant devant la vitrine du magasin de jouets "Le Grillon", ce fut le choc ! De petites pochettes transparentes contenaient des têtes, des bustes, des bras, des jambes, des coiffures, etc., de plastique blanc destinés à obtenir les magnifiques figurines peintes données en exemple à leur côté. Je venais de découvrir les figurines "Historex". J'entrai illico et achetai un porte-drapeau d'artillerie ou tout au moins ce qui était censé devenir un porte-drapeau d'artillerie. J'achetai en outre une petite panoplie du parfait figuriniste : limes, colle, pinceaux, peintures… J'avais déjà touché ma première paye ! Grâce à mes expériences passées, je parvenais à un résultat que j'estimais satisfaisant. Je possède naturellement toujours ce porte-drapeau daté sous le socle du 30 avril 1968.

 

Ma première figurine Historex (1968)

Le plastique utilisé par Historex est très approprié et a été utilisé pour toutes les maquettes de bateaux, avions, etc. C'est le monde de la publicité qui édita les premières figurines en polystyrène, tout juste bonnes à offrir en cadeaux avec certains produits. C'est en particulier le café Mokarex qui utilisa ce moyen de promotion. L'engouement fut tel que Mokarex organisa même des concours de peinture de figurines. On dira ensuite que Mokarex offrait un paquet de café avec chaque figurine ! De Mokarex à Historex, le pas fut vite franchi en 1963. La même équipe de graveurs offrait aux collectionneurs un catalogue de pièces détachées dans un matériau plus pur et blanc, qui n'a fait que croître et embellir pendant trente ans. Un véritable "Meccano" pour figuriniste ! Historex, ce fut l'association de deux génies : René Gilet, maître graveur, et Eugène Lelièpvre, peintre officiel de l'Armée. Tous deux seront de mes amis.

Pendant sept ans, j'allais monter et peindre des dizaines de figurines, très content de moi puisque n'ayant pas de points de comparaison. J'étoffais peu à peu ma documentation en acquérant quelques livres spécialisés et en adhérant à deux associations, l'une nationale, "La Sabretache", l'autre régionale, "Le Briquet". J'avais essayé ma première transformation de figurines, car le plastique a la particularité de pouvoir se prêter à des modifications, à chaud (notamment avec un vulgaire pyrographe à bois) ou par ramollissement avec du trichloréthylène. Enhardi par le résultat, je réalisais mon premier diorama, représentant l'état-major de Napoléon Ier, avec l'aide de mon père pour la vitrine.

En 1975 j'avais eu connaissance qu'Historex organisait à la rentrée, à l'occasion du célèbre salon du bricolage organisé au CNIT, à la Défense, un concours ouvert à tous. Vaillamment, je m'inscrivais avec mon diorama. Il ne parut pas trop ridicule au côté des autres pièces présentées. Au salon, sur le stand Historex, j'appris qu'un club des "Amis d'Historex" allait être créé dans le but de former une sorte d'école de la figurine, un samedi par mois à Paris, sous la présidence de Pierre Conrad, considéré alors comme le meilleur figuriniste de France. Je m'inscrivais avec le n° 7.

Quelques mois auparavant, grâce au mari d'une collègue qui travaillait aux Télécom, j'avais été pressenti pour organiser ma première exposition au Centre des Chèques Postaux d'Orléans-La Source, durant une semaine.

En janvier 1976 avait eu lieu la première réunion des Amis d'Historex, dans les locaux de la firme, rue Pétion, dans le XIe arrondissement de Paris. Je m'y rendais avec ma figurine dernière-née dont j'étais si fier, un timbalier des gendarmes d'élite de la Garde, une transformation puisque n'existant pas au catalogue. Là, je la soumis à Maître Eugène Lelièpvre que je rencontrais pour la première fois avec le trac de l'admirateur inconditionnel : la critique fut sévère, mais j'appris plus en vingt minutes que durant les dix années précédentes passées à peindre laborieusement mes figurines seul "en vase clos".

Dorénavant, un rite mensuel s'installa. Un samedi par mois, je "montais" à Paris. Le matin était consacré à des courses, souvent dans des magasins spécialisés en maquettes et figurines, tels "Le Paquebot Normandie" ou "La Maison du Jouet" puis "Le Cimier". L'après-midi, j'allais rejoindre les "Amis" et passais l'après-midi, tout d'abord comme "élève" puis par la suite comme "professeur".

A l'assemblée générale du "Briquet" tenue en 1976 au Musée napoléonien de Fontainebleau, je faisais connaissance avec le président, le baron Louis de Beaufort, et le reste de la petite équipe. J'entrai au conseil d'administration comme secrétaire adjoint... J'ignorai que j'en "prenais" pour quelques décennies !

Je ne pourrai pas citer toutes les personnalités que j'ai connues dans ce monde merveilleux de la figurine. Il y a des originaux, des fêlés, des fondus, des maniaques et tout simplement des amis.

A cette époque, je créais une figurine par semaine, rythme qui époustouflait tous mes camarades. Aucun ne pouvait suivre… D'autant que j'avais un avantage déterminant : contrairement à la quasi-totalité des figurinistes de l'époque qui utilisaient les peintures à l'huile, je peignais à la peinture à l'eau, acrylique ou vinylique, bénéficiant ainsi d'un temps de séchage ultra rapide. J'étais sans doute un précurseur car maintenant la tendance s'est presque inversée ! Mais en ce temps, j'étais considéré comme un original ; Pierre Conrad ne me demandait-il pas, avec son humour bien à lui, si je peignais mes chevaux pommelés avec du Perrier ?

Nous avions, en tout cas, tous affiné nos techniques et nous allions voir ce que nous allions voir à la prochaine édition du concours du salon du bricolage à la Défense ! Ce fut vite vu : ce fut Waterloo ! Les figurinistes anglais avaient débarqué et là, devant leurs chefs d'œuvre, nous nous sommes trouvés tout petits… C'est qu'eux-mêmes pratiquaient ce système d'écoles et d'émulation depuis bien longtemps. Le défi était lancé. Nous allions organiser nous aussi un débarquement. Nous allions traverser la Manche pour aller les narguer dans leur île, dans leur capitale, au très prestigieux concours annuel de la BMSS (British Model Soldiers Society). Ce fut fait dès avril 1979. C'est ainsi que je découvrais Londres.

Nous allions faire cinq campagnes, sous le commandement de Jean-Pierre Mir puis d'Armand Frascuratti, ayant successivement succédé à Pierre Conrad comme président des Amis d'Historex. Nous embarquions dans un autocar le vendredi soir, et passions la nuit dans ce véhicule peu propice au sommeil. Nous prenions notre breakfast au cours de la traversée de Boulogne à Douvres, traversions la campagne du Kent dans la bonne humeur, et arrivions au lieu d'hébergement à Londres. Puis nous nous rendions sur le lieu de l'exposition peu avant midi, dans le quartier de Chelsea. Nous passions l'après-midi sur place ou sortions faire un tour en taxi en ville. Dîner plus ou moins arrosé le soir, selon le palmarès ! Le lendemain matin, nous avions quartier libre. La coïncidence du calendrier des festivités londoniennes faisait que le lendemain du concours de la BMSS se déroulait un défilé des anciens combattants de Birmanie. Chaque année, une musique militaire prestigieuse emmenait le défilé : c'est ainsi que nous avons pu voir la musique principale de la RAF, le Pipe Band des Black Watch, mais surtout admirer l'extraordinaire musique des Royal Marines que je considère comme étant la meilleure formation de musique militaire du Monde ! Nous assistions ensuite à la relève de la Garde, soit à Buckingham Palace, soit à Horse Guards Barracks. Après quelques achats sur White Hall, nous reprenions l'autocar pour rentrer à Paris dans la soirée.

 

Avec les " Amis " à Londres (avril 1980)

J'ai réussi à décrocher deux deuxièmes prix à ces concours de haut niveau, l'un en 1982 avec une plaquette intitulée "La pêche aux écrevisses" et l'autre en 1983 avec un grand diorama représentant "L'exécution du duc d'Enghien". Ce dernier était une coopération entre mon ami Armand Frascuratti pour l'idée et le peloton d'exécution, mon père pour la conception et la réalisation de la boîte , et moi-même pour le reste, décor et éclairage compris. Toute l'astuce était de voir la scène en "plongée" (alors que les dioramas sont normalement vus par leur face avant) et de restituer l'ambiance par un éclairage avec de petites ampoules pour réseaux de chemin de fer miniatures placées dans des lanternes habilement disposées. L'ensemble était placé dans une énorme caisse de bois dont un double fond abritait le circuit électrique. Le passage à la douane, cette année-là, ne se fit pas sans mal : les douaniers de Sa Gracieuse Majesté furent très intrigués par cette caisse et son double fond ; ils avaient envisagé de nous la faire ouvrir, ce qui déclencha une grosse colère mémorable d'Armand. Après bien des conciliabules, le duc d'Enghien put émigrer en Angleterre…

Nous avons participé à bien d'autres concours, en particulier à Bruxelles et à Fontainebleau où s'était installé, au Musée napoléonien, le concours annuel Historex qui avait heureusement abandonné le CNIT de la Défense. Je ne m'étendrais pas sur mon palmarès. Mais le 1er prix remporté à Fontainebleau en 1981 avec "Le petit sphinx" alias "Dragons en Égypte" fut le plus beau : cette année-là, ce prix était exceptionnellement doté, outre la coupe traditionnelle, d'une toile du Maître Eugène Lelièpvre (représentant un officier de Mamelucks). Grâce aux points emmagasinés, je fus de la première promotion de l'ordre de la Croix Historex (fondation René Gilet et Eugène Lelièpvre) en 1981, obtenant la croix avec un diamant en 1984. C'est alors que je décidais de laisser la place aux plus jeunes et de me retirer de toutes compétitions…

 

Première promotion de l'ordre de la Croix Historex (1981) :
Mlle Peschard, MM. Sangster (GB), Colrat, Mir, Montigny, Duthilleul, Hernie, Catley (GB), Conrad, Léger.

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